08 Oct Djos Janssens – Enjoy Your Destiny

Du 14-10-2017 au 05-11-2017

VERNISSAGE: 14-10-2017 from 4:00 > 7:00 PM - Special Guests: Caroline Lamarche at 5:00PM & Patrick Corillon at 5:30PM

Zeedijk 723 – Het Zoute

8300 Knokke-Heist

 

Saisir ses idées

Il me semble que, de plus en plus fréquemment, mes idées font leur vie sans moi, elles tournent sur elles-mêmes comme des toupies ou elles fusent subitement, complétement désordonnées, lâchées sans brides.

J’accueille tout en vrac, au hasard, ma tête est un tumulte permanent dont je ne fais plus le tri, j’essaie pourtant d’en saisir un fil et de m’y accrocher comme on amarrerait un voilier au quai, en vain, tout m’échappe comme m’échappent mes rêves au lever du jour quand la lumière brouille leur piste. Pourtant, il y a quelques secondes encore, ils étaient là, si nets, si fulgurants et si précis que j’aurais pu les dessiner, mais non, ils viennent de s’envoler dérangés, effrayés telles les mésanges, qui nichent sous mon toit et s’enfuient à tire d’ailes lorsque j’ouvre mes volets.

Où vont-ils ?

Où vont mes rêves, mes souvenirs, mes idées quand ils s’effacent de ma mémoire et que je perds leurs traces ?

Existerait-il quelque part un endroit qui les accueille et les protège, un endroit secret qui prendrait soin d’eux en attendant que je les retrouve ?

J’y penserai plus tard…

Aujourd’hui, j’ai rendez-vous avec un artiste, un peintre qui souhaite me montrer son travail. Il m’accueille chez lui, m’offre un café et m’ouvre la porte de son atelier.

C’est un grand espace, style ancien garage, à l’architecture brute, il y fait un peu froid et partout il y a des toiles, des dessins, mais aussi des coupures de presse et des images publicitaires punaisées aux murs, une radio en bruit de fond et des étagères où s’entassent des dizaines de pots de couleurs avec des étiquettes aux noms magiques qui en distinguent les nuances, améthyste, fuchsia, jade, céladon, azur, turquoise, grenadine, ivoire, bouton d’or, bleu Klein, cerise, lilas et me rappellent ma fascination de petite fille devant les crayons Caran d’Ache que Saint Nicolas avait déposés devant la cheminée.

Ce bonheur de la couleur et de ses infinis possibles, je les retrouve dans les toiles qu’il me présente, une à une, en les plaçant sur cet autre symbole de la « Vraie » peinture : le chevalet.

Grand format – monochrome d’un rose incandescent, un rose bonbon fluo qui éclate comme une bulle de chewing-gum, qui virevolte comme un tutu de danseuse, l’artiste a sous-titré le tableau par un « memento mori », à peine lisible, rappel des « Vanités » illusoires ou ode à la joie des plaisirs terrestres ?

Suivent deux toiles aux paysages mystérieux et fantasmagoriques, reflets plutôt qu’images de forêts enchantées et impénétrables où les verts se mélangent : sapin, tilleul, réséda, mélèze, olive, émeraude … Le motif est flou, j’y vois cependant apparaître en filigrane quelque chose de l’ordre du « déjà vu – hélas perdu » : des lucioles, un étang d’eau pure, des rosiers sauvages ?

Des images anciennes de paradis oubliés ou de rêves qui resurgissent.

Kaléidoscope d’impressions fugitives. Interstices virtuels.

Jeux de miroirs où l’artiste grave des phrases énigmatiques : « Qu’attends-tu d’un jour de plus ? », « Voir ce qui aveugle », « Dans le fond, c’est très décoratif » ;

Entrecroisements entre le réel et nos perceptions personnelles.

Superpositions – dédoublements – trompe l’œil et clins d’œil aux images d’Epinal, aux cartes postales aujourd’hui obsolètes, aux chromos qu’enfants nous collions dans de précieux albums dont les reliures dorées m’apparaissaient à cette époque comme le sommet de la beauté.

Je lui parle d’ailleurs de ma collection des images kitchs des chocolats Jacques et des décalcomanies surchargées de couleurs que j’adorais découvrir en déballant mes bonbons Sugus.

En souriant, il me dévoile alors ce château « mi conte de fées – mi prospectus touristique pour une balade en Bavière » dont la silhouette faussement gothique et le pont dédoublé se profilent sur un ciel « violette de Toulouse », puis, ce caisson conçu comme un hublot dont la lumière bleue laisse deviner l’univers des grands abysses, des océans sans fond aux monstres difformes et terrifiants.

Bleue aussi mais saphir, cette photo d’un mariage prise de haut dont les éclats blancs, telles les dentelles que porte la jeune femme, illuminent la robe du « plus beau jour de sa vie » et un unique escarpin. Cendrillon déjà prise aux pièges du bonheur conjugal ? Une phrase écrite sur tout le tableau le suggère, elle dit, en néerlandais, « Australië is zo ver… Ver van wat ? », « l’Australie, c’est loin, loin de quoi ? ».

Une autre œuvre semble lui répondre, une femme voilée, elle-aussi mais pour d’autres raisons, offre un visage extatique en adressant à Dieu une fervente prière, le slogan « I can change » peint en rose fuchsia barre la toile et en modifie radicalement le sens.

A la fin de notre discussion, l’artiste me précise qu’il compte intituler sa prochaine exposition « Enjoy your destiny », sans rien lui en dire, je pense que je ferais bien d’y songer aussi.

Nous nous quittons et le soir tombe.

Sur la route qui me conduit chez moi à travers la campagne, il pleut, début d’automne, premières brumes, alors je plisse les yeux, certaine de voir apparaître, sur les arbres qui se désolent, l’arc-en-ciel que Djos Janssens vient de m’offrir dans son atelier.

Ce refuge secret où il prend soin des rêves, des idées, des souvenirs…

Des siens,

Des miens,

Des vôtres.

Dominique Mathieu.

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