Isabelle-Oil-on-canvas-190-x-190-cm-374x456

19 Jan Thierry Falisse – Orbis Factor

Du 18-02-2016 au 20-03-2016

VERNISSAGE: 18-02-2016

Il y a quelque part dans l’œuvre de Thierry Falisse une forme de silence, une sourdine ou l’absence de mots qui, ailleurs, existent. Pourtant, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il raconte des histoires. Ses images – essentiellement peintures, mais aussi sculptures, photos et vidéos – semblent être une réponse au silence que produit le temps qui passe. Ainsi, chacune de ses œuvres balise-t-elle un ensemble de souvenirs familiaux vécus ou construits au départ d’échanges verbaux, photos, vidéos et objets investis de mémoire. Du 18 février au 20 mars, Yoko Uhoda Gallery présente l’exposition « Orbis Factor », pour laquelle il a conçu une vingtaine de nouvelles pièces, certaines issues d’un voyage en Corée, effectué au printemps dernier, sur les traces de ses origines. Aboutissement d’un long et lent processus de rencontre avec des parts insoupçonnées de son histoire.

La peinture de Thierry Falisse est figurative et empreinte d’un certain réalisme, de par sa facture, son rapport à la photographie et ses sujets, souvent issus de la vie de tous les jours. Néanmoins, la réalité y apparaît plus comme une source d’inspiration que comme un aboutissement en soi. Les images originelles, passées par le tamis de l’intimisme, deviennent un prétexte à la peinture. Art et réalité se rencontrent ainsi dans un échange fertile et existentiel. Ces dix dernières années de travail l’ont amené à pousser sa technique dans ses retranchements et à s’engager sur la voie d’un certain lâcher-prise, ouvert aux échappées discrètes et se jouant des accidents propres au médium. Thierry Falisse entretient avec la toile un rapport volontairement ambivalent, où la prise de risque flirte avec le contrôle. De même, son obsession thématique de la mémoire a connu, sur la même période, une belle évolution. Partant d’une tentative de raconter la mort, autant que faire se peut, elle s’est progressivement enrichie de la rencontre d’une culture, celle de ses origines. Le récit de son histoire s’est ainsi étoffé : l’absence, dépassée, s’est muée en terreau d’une histoire d’amour aux multiples visages.

Cette évolution peut être considérée à l’aune de son parcours artistique. Trois expositions individuelles ont marqué ces changements de cap (bien que de façon désordonnée) : le premier terrain d’investigation de Thierry Falisse est donc celui du deuil. Pendant plusieurs années, il met en images, dans des tons grisés et sous une blancheur particulière, la mort brutale d’un de ses frères. Le point d’orgue de ce travail fut l’exposition Reconstruction. Entre-temps, une autre piste s’est ouverte et a connu ses premières expérimentations : à l’occasion d’une exposition, l’artiste conçoit une installation au départ d’archives familiales, essentiellement photos et vidéos, réalisées par son père à Séoul, au début des années 1950. À cette occasion, les objets mêmes côtoient les œuvres comme traces tangibles de l’inspiration picturale. Cinq mois plus tard, il réunit quelques premières peintures réalisées au départ de ces mêmes archives récemment découvertes. Elles sont, à cette époque, le fruit d’un désir nouveau, celui d’en savoir plus sur ses origines, celui de découvrir la Corée qu’il ne connaît encore que par le filtre des images et des mots. L’artiste amorce un nouveau tournant : la genèse personnelle n’est plus seulement un motif ancré dans le passé, mais devient un moteur de découverte. L’exposition qui se prépare à la Yoko Uhoda Gallery pourrait bien être le point d’orgue de ce travail.

En quelques mots, voici l’histoire : en 1950, le père de Thierry Falisse part en Corée, où il restera pendant trois ans, jusqu’à la fin de la guerre. Pour s’y rendre, il ne dispose que d’un contact, un prêtre vivant à Séoul. Une fois sur place, suivant pacifiquement un bataillon armé, il commence à récupérer des restes de nourritures et les redistribue aux populations mises à mal. Progressivement, il parviendra à réunir différentes aides et à créer un dispensaire et orphelinat. C’est dans ce contexte qu’il rencontre sa future femme, la mère de Thierry Falisse. Cette histoire agit en quelque sorte comme une légende, un mythe originel sur les traces duquel l’artiste s’est lancé. Il est allé sur les lieux des prises de vues devenues familières à force de les avoir fait défiler entre ses mains et sous ses yeux. De son voyage, il est revenu avec de nouvelles images, le prolongement du mythe, de son histoire dont il est l’observateur privilégié.

L’exposition s’ouvrira probablement avec cette toile : Isabelle. Cette femme venue apporter son aide au père de Thierry Falisse et dont la bienveillance transparaît dans le regard échangé avec la mère. Plus loin, Jangdokdae est une évocation des jarres dans lesquelles étaient conservées certaines préparations culinaires entreposées dans la cave durant son enfance. L’exposition « Orbis Factor » se développera sur deux étages et rassemblera peintures, photographies et sculptures. Parmi celles-ci, réparties dans l’espace, des reproductions grand format de touches de clavier forment le mot Disorder, qui est aussi le titre de la plus grande toile de l’exposition. Si l’on interroge l’artiste, il évoquera une forme de désordre social qui pourrait être en lien avec sa sensation de jeune garçon entouré de 8 frères et sœurs. Il n’en reste pas moins que ces deux œuvres, qui sont mine de rien les plus imposantes de l’exposition, gardent en elles un certain mystère. Pourraient-elles être le fruit de cette sensation de chaos liée à toute course éperdue dans l’enchevêtrement de nos histoires filiales ? Se pourrait-il qu’elles évoquent le contrepied du sens que l’on donne à nos actes en les inscrivant dans la continuité d’une filiation ? Commenceraient-elles déjà à raconter la suite ?

Jérémie Demasy

Share on FacebookShare on Google+Tweet about this on TwitterPin on Pinterest